Qu’est-ce que le design éthique et pourquoi en avons-nous besoin ? Le design éthique s’oppose naturellement au design d’attention. Designer de manière éthique revient à réfléchir à l’impact qu’un design aura sur l’utilisateur et le concevoir au mieux pour qu’il soit positif. Réfléchir à une nouvelle façon de designer c’est contribuer à construire un numérique plus responsable : respectueux des utilisateurs, inclusif et durable. Voyons ce que veut dire l’éthique dans le design et comment concrètement y contribuer.

Sommaire

  • Un code de conduite éthique
  • La vision de Tristan Harris
  • Les initiatives françaises
  • Trois piliers : frugalité, inclusivité et respect des individus
  • Design perceptible et praticable
  • Adapter ses objectifs et ses mesures

L’éthique by design : qu’est ce que le l’éthique dans le design

L’éthique dans le design c’est revenir sans cesse à se demander quel impact aura tel ou tel design. Est-ce qu’il prive l’utilisateur de ses droits fondamentaux (le choix, par exemple) ? Comment cet élément va être utilisé, peut-il être détourné pour dans un but néfaste ? Pensons à l’attentat terroriste de Christchurch survenu en 2019, la technologie Live de Facebook a été détournée. C’est quelque chose auquel les concepteurs doivent penser. Cette technologie a pourtant comme but premier de réunir les gens pour qu’il échangent. Le tout est donc de réfléchir en amont à ces possibles utilisations et empêcher au mieux celles néfastes.

Aussi, designer de manière éthique c’est se demander si tel ou tel élément peut avoir un bon impact ou influencer de manière positive les utilisateur. Comme le but d’aider par exemple. Car oui, le persuasive design ayant pour objectif de faire convertir l’utilisateur avec l’entreprise est négatif. Cependant, cette même méthode utilisée positivement peut rentrer dans une démarche éthique. Imaginons une campagne de dons à l’attention d’une organisation qui lutte contre le réchauffement climatique. Si celle-ci utilise la méthode de persuasive design pour inciter à faire un don, la démarche est-elle éthique ou non ? Nous ne tentons bien évidemment pas de répondre à la question. Le tout est de se la poser en tant que concepteur et de s’approcher de ce qui est le plus moralement juste.

Quelles initiatives faites pour un design éthique ?

Un code de conduite éthique

L’UXPA (User Experience Professionals’ Association) est une association qui promeut le design centré sur l’utilisateur. En 2005, l’association a édité un code de conduite pour tous les UX designers dans leur pratique afin de les amener à designer de manière plus éthique. En voici les principaux points : 

  • Agir dans le meilleur intérêt de tous
  • Être honnête envers tous
  • Ne pas nuire et si possible contribuer aux bénéfices de tous
  • Agir avec intégrité
  • Éviter les conflits d’intérêts.
  • Respecter la vie privée, la confidentialité et l’anonymat
  • Communiquer tous les résultats

Ces principes d’éthique dans le design définissent clairement les questions à se poser lors de la conception d’interfaces. Avec ces principes posés, il est tout à fait faisable de concevoir des interfaces en alliant bénéfice pour l’entreprise et bonne expérience utilisateur. Car même si la majorité des plateformes doivent être rentabilisées, l’expérience des utilisateurs sur celles-ci ne doit en aucun cas être formatée. Le design éthique peut et doit s’associer avec l’économie de l’entreprise de façon naturelle.

La vision de Tristan Harris

Tristan Harris a été philosophe produit pendant 3 ans chez Google. Après avoir exposé le problème du design de l’attention aux équipes de Google, il est parti. Malgré que Google ait conscience de cette problématique, le groupe n’en faisait pas une priorité lors de la conception de ses produits.

Dans cet article, il expose un problème majeur du design : “Des millions d’heures sont justes volées à la vie des gens”. Pour contrer le design de l’attention, il décide alors de créer le label “Time well spent” (l’organisation s’appelle aujourd’hui Center for Humane Technology). Le label valide les technologies qui n’usent pas de méthodes de manipulation auprès des utilisateurs.  Le plus important selon lui reste cependant de sensibiliser le plus grand nombre et de “les convaincre que ça a du sens.” Il veut que ce label créé un débat comme celui qu’a pu créer l’apparition du label bio. C’est à l’apparition de ce label que la population s’est demandé d’où venait sa nourriture.

Dans sa stratégie pour s’étendre vers un design éthique, il souhaite aussi se tourner vers deux entreprises : Apple et Google. Pourquoi ? Il les désigne comme des gatekeepers, les principaux acteurs du marché.” Ces entreprises vont faire le lien entre les technologies (applications, sites web..) et nous via leurs appareils. En effet, si les smartphones sont conçus différemment alors les technologies dessus devront toutes s’adapter. 

Selon Tristan, “le design éthique, ce serait des technologies qui nous rendraient notre liberté de choix. Si ton téléphone fonctionnait pour toi, il ne te dirait pas, comme aujourd’hui “voici tout ce que tu es en train de manquer”. Il ne te ferait pas entrer dans cette matrice créée de toutes pièces.” D’après lui, les concepteurs de smartphones peuvent donc être les principaux acteurs qui peuvent établir un design plus éthique.

Les initiatives françaises

Le collectif Designers Éthiques s’est lancé en 2016. Il traite du numérique responsable et plus particulièrement des dérives dans la relation entre les utilisateurs et les outils numériques. Le collectif a pour but de sensibiliser au design éthique via un blog ou le soutien d’adhérents dans leurs démarches éthiques. Il est aussi à l’origine de l’événement Ethics by design qui réunit des conférences autour du sujet.

La CNIL (centre national de l’informatique et des libertés) a publié un rapport début 2019 intitulé la forme des choix. Ce rapport est décrit par ses créateurs comme “une exploration des enjeux du design dans la conception des services numériques, au prisme de la protection des données et des libertés.” L’initiative de la CNIL permet d’apporter une légitimité au niveau français au débat. Il reconnaît l’influence du design sur nos comportements. Suite à ce rapport, la CNIL a créé la plateforme Données & Design ayant pour but de réunir et d’accompagner les designers soucieux d’apporter de l’éthique dans le design.

En tant que concepteur, l’idée même du design éthique est de réfléchir à l’impact qu’aura le design créé. Quel est mon rôle en tant de designer ? A partir de quelle étape mon design pose des questions d’éthique ? Nous pourrions en écrire des pages. Au-delà de ces questions, essayons de tendre vers un design plus éthique avec quelques pistes.

Trois piliers : frugalité, inclusivité et respect des individus

Voyons cette conférence de Florence TAGGER, directrice de la Fab Design de la SNCF. Elle y explique les trois points clés sur lesquelles l’entreprise s’est basée pour concevoir ses interfaces plus éthiquement.

Frugalité

Concevoir de manière plus légère permet une économie des données demandées et des ressources nécessaire. Concrètement, cela bénéficie autant à la planète qu’à l’utilisateur. En effet, 70% des fonctionnalités demandées par les utilisateurs ne sont pas considérées comme utiles et 45% ne sont même jamais utilisées. L’objectif ici est donc de garder les éléments essentiels et limiter ceux superflus. Ainsi, les designs flashy, attrayants voire gênants sont retirés pour éviter toute intrusivité.

Respect des utilisateurs

Le but ici est de créer des interfaces human centric et non juste user centric. Le changement lexical paraît bénin mais il englobe tous les droits que nous avons en tant qu’humain. Ainsi, les interfaces human centric prennent en compte la question de la collecte des données de l’utilisateur, donc autant le RGPD que les droits de l’Homme. Le respect des utilisateurs passe aussi par les notifications. Florence TAGGER explique qu’un utilisateur peut accepter jusqu’à 2 notifications par jour, toutes ses applications réunies, et son seuil de tolérance s’étend jusqu’à 8 notifications par jour. Le tout est de garder la relation avec l’utilisateur sur le long terme et de “trouver un bon équilibre entre le côté business et le respect des individus”.

L'inclusivité

L’inclusivité c’est permettre à presque n’importe qui d’avoir accès aux interfaces de l’entreprise. On parle ici notamment d’accessibilité numérique. C’est la possibilité d’accéder au numérique peu importe la récence de l’appareil utilisé et la qualité du réseau internet. Cela reviendrait à concevoir des interfaces utilisables avec un réseau 3G faible et avec un Iphone 4S, par exemple.

L’inclusivité englobe aussi les personnes en situation de handicap qui sont plus de 10 millions en France. Cela revient donc à concevoir des interfaces pour que ces personnes puissent y accéder le plus normalement possible. Pour cela, il existe des normes d’accessibilité définies par la WAI (Web Accessibility Initiative) du W3C (World Wide Web Consortium). Ces normes sont de plusieurs niveaux, allant du plus faible au plus élevé : WCAG A / AA / AAA. En France, c’est le RGAA (Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité) qui guide l’application de ces normes. Sur le territoire, tous les services en ligne de l’état doivent répondre aux critères WCAG A.

Ces trois piliers forment des interfaces utiles et utilisables par tous. Au delà de penser à l’impact qu’aura notre design, le tout est de savoir premièrement si celui-ci est utilisable pour un maximum de personnes.

Design perceptible et praticable

Après l’inclusivité, le design éthique peut aussi passer par la transparence et la malléabilité de celui-ci. Travailler pour un design plus perceptible et praticable c’est la philosophie du collectif bam qui a pour but de rendre ses design et celui de ses clients plus transparent et modifiable. 

Pour eux, le design perceptible c’est permettre aux utilisateurs de voir ce qu’il y a derrière, “de la même manière qu’on soulèverait le capot d’une voiture pour en observer le moteur.” Le design perceptible est transparent, il n’y pas de zones d’ombres autour du fonctionnement des algorithmes ou de la collecte de données. C’est en cela qu’il s’inscrit dans le design éthique.

Le collectif axe aussi sur un design praticable et modifiable. Cela revient à “créer des objets qui ne sont pas assignés à une fonction, qui peuvent être détournés et qu’on peut pratiquer de multiples façons.” Ces designs, sous licences libres, peuvent donc être pris en main par les utilisateurs et leur permettre de les utiliser selon leur volonté.

Adapter ses objectifs et ses mesures

Dans cette conférence TedX, Tristan Harris (dont nous avons déjà parlé en amont), met en avant un point de réflexion qui peut aiguiller chaque concepteur dans sa façon de concevoir un technologie : son but. Il prend l’exemple d’une messagerie en ligne. Le but premier peut être “d’envoyer des messages rapidement et facilement” mais si nous creusons plus profondément la réflexion en incorporant l’humain, cela peut donner : “créer une communication et une relation la plus qualitative possible”. Ainsi, toute la conception et le design de cette messagerie changent. On pourra par exemple y intégrer une fonctionnalité pour ne pas être dérangé, cela gardera et nourrira une relation de qualité (sans distraction nocive) entre les deux utilisateurs. 

De la même manière, si LinkedIn ne mesurerait plus son succès par le temps que ses utilisateurs passent sur sa plateforme mais par le nombre d’offre d’emploi qui ont abouti, le design ne sera plus le même et l’expérience utilisateur non plus. 

Selon lui, l’adaptation des objectifs et des indicateurs de performance des entreprises permettrait de changer le numérique et notre rapport à celui-ci (plus positif) : “imaginez un monde qui tient à vous, qui fait attention à vous.”

Conclusion

L’éthique ce n’est pas noir ou blanc, c’est un travail constant d’amélioration et de réflexion pour construire un numérique plus respectueux. L’étape de réflexion éthique doit se faire pendant la conception et en amont de toute utilisation. Le design éthique revient à se poser des questions et se projeter dans l’utilisation du design en question. Malgré le fait que cela reste de l’ordre du questionnement, j’espère que les quelques pistes abordées pourront inspirer des concepteurs à construire un numérique plus responsable.

A propos de l'auteur

Alizée Colin

Fondatrice & auteure

Etudiante dans le secteur du numérique, j’aspire à recentrer le web et ses outils dans un objectif de bien commun, tant bien environnemental que social. Nous sommes dans une ère où nous nous devons de réinventer notre manière de concevoir et de communiquer. Le numérique responsable en fait partie. Alors, changeons les choses !

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